L’ONG suisse « SUPPORT » soutient la création d’un Centre intégré de soins primaires au Nigeria

Des maisons en bois sur pilotsis sur la lagune. Photos de Latitude Space Africa

AFRIQUE/MONDE

 

Au fil des ans, le rôle des accoucheuses traditionnelles (AT) a, dans la plupart des communautés africaines, souvent été considéré comme extérieur à la structure officielle de prestation des soins de santé.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) définit l’accoucheuse traditionnelle comme une « personne qui assiste la mère pendant l’accouchement et qui a acquis ses compétences en aidant d’autres femmes à accoucher ou auprès d’autres accoucheuses traditionnelles ».

Les AT sont des membres à part entière de leur communauté et représentent une source d’information importante sur les coutumes et traditions locales, ainsi que sur les perceptions liées à l’accouchement et aux soins des nouveau-nés.

Le rôle des AT dans l’amélioration de la santé maternelle a fait l’objet de nombreux débats, surtout dans le contexte d’une attention renouvelée à l’égard du cinquième Objectif du millénaire pour le développement (OMD).

Bien que les TA formées ne soient pas considérées comme des sages-femmes qualifiées, leur contribution potentielle a été reconnue dans le diagnostic du travail, les conditions d’hygiène au moment de l’accouchement, la détection des complications et le transfert de la mère vers des structures adéquates, le soin hygiénique du cordon ombilical, l’apport de chaleur nécessaire aux nouveau-nés, ou encore l’appui précoce exclusif qu’elles fournissent en matière d’allaitement et de conseil sur de nombreux sujets.
 
Bien que, dans la plupart des localités africaines, les TA soient perçues comme des sages-femmes traditionnelles ou communautaires et des prestataires de soins pendant la grossesse ou à la naissance, elles œuvrent parfois aussi au sein de collectivités spécifiques dans les pays développés.

C’est dans ce contexte que SUPPORT, un organisme suisse de soins médicaux, a décidé de soutenir des projets de santé en Afrique de l’Ouest, en commençant par le Nigeria.

Situation de Makoko/Iwaya

Makoko/Iwaya est une communauté de bord de mer, un simple quartier de pêcheurs vieux de plusieurs siècles, implanté dans la lagune de Lagos, au Nigeria. A la fois marginalisé et de plus en plus étendu, il abrite plus de 50 000 habitants issus de cinq groupes ethniques coexistant paisiblement.

La majorité d’entre eux vivent sur la lagune, dans des maisons en bois sur pilotis. Ils ne bénéficient d’aucun accès aux infrastructures de base – eau potable, électricité, système d’évacuation des eaux usées et autres dispositifs de traitement des déchets – ni même aux services de santé conventionnels.

La communauté a dénoncé à maintes reprises ses taux élevés de mortalité maternelle et infantile, ainsi que la prévalence de la malaria, la pneumonie, la rougeole, le VIH/sida et les épidémies fréquentes de maladies transmises par l’eau, conséquences de l’engorgement du quartier et des conditions d’hygiène déplorables qui y règnent.

Les habitants doivent se rendre dans des centres de soins non couverts par le régime de santé, ce qu’ils font rarement. La plupart s’adressent aux accoucheuses et aux guérisseurs traditionnels pour leurs besoins médicaux.

Rôle de SUPPORT au Nigeria

L’organisation SUPPORT s’est rendue dans les communautés de bord de mer de Makoko/Iwaya il y a quatre ans, à la demande du centre d’aide communautaire, afin de mettre en œuvre les aspects de son plan de réhabilitation du quartier et de voir comment celui-ci peut contribuer à l’accueil et au développement des services de santé quasi inexistants de ce bidonville.

Selon le Dr Vincent da Silva, président et membre fondateur de SUPPORT en Suisse et au Nigeria, l’opération a pour but « d’aider à améliorer l’état de santé des femmes, des hommes et des enfants ayant peu ou pas accès aux soins médicaux de base en Afrique de l’Ouest », comme c’est le cas des résidents de Makoko-Iwaya.

L’organisation a donc élaboré un plan de développement innovant, un projet de centre médical intégré rassemblant guérisseurs traditionnels, accoucheuses traditionnelles et praticiens conventionnels pour permettre aux communautés de trouver des solutions autonomes et durables aux problèmes rencontrés dans les systèmes de santé locaux.

« L’aide à l’autonomie est au cœur de nos projets, déclare-t-on à SUPPORT, car nous pensons que les solutions aux problèmes régionaux se trouvent avant tout dans les ressources locales. C’est pourquoi SUPPORT soutient les initiatives et les projets locaux en matière de santé. »

D’où sa collaboration avec une toute nouvelle ONG locale, IROHES (Iroko Healthcare Support), dans le cadre d’une proposition de projet en trois parties pour la création d’un système de soins primaires intégrant médecine traditionnelle et médecine conventionnelle. Pour le réaliser, les deux partenaires s’appuieront sur les éléments suivants :
1. Tout d’abord, sur la responsabilisation et le développement des capacités dans le domaine des connaissances, à l’aide de « représentants de santé » qui, au terme d’une formation, devront informer les membres de la communauté et les familiariser avec les rouages de la médecine conventionnelle par le biais de visites à domicile régulières. Ensuite, sur le groupe cible des accoucheuses et des guérisseurs traditionnels, qui devront suivre une formation en quatre modules à l’issue de laquelle ils disposeront d’outils théoriques et de savoir-faire fondamentaux en médecine conventionnelle.
2. Un système de huit relais communautaires de soins – un dans chaque sous-division de la communauté (soit un médecin pour 5000 patients !) – pour prendre en charge les soins mineurs et fournir des conseils de santé.
3. La création et l’exploitation d’un Centre de soins primaires, plateforme intégrative de services médicaux.
Vingt jeunes gens ont été sélectionnés dans les communautés pour recevoir la formation de représentants de santé. Ce sont de jeunes leaders.

Le projet a débuté en novembre 2016 par la formation des accoucheuses et des guérisseurs traditionnels, dont les principaux thèmes portaient sur l’hygiène (personnelle comme environnementale) et sur la grossesse (à cause des conditions d’hygiène terribles qui règnent dans la communauté), ainsi que sur un certain nombre de problèmes de santé ordinaires. Ils ont ainsi bénéficié d’enseignements sur divers sujets liés à la santé et aux soins médicaux généraux, comme la nutrition, l’immunisation, les maladies courantes comme la malaria et la diarrhée, et les mesures à prendre pour se protéger du sida.

Les ateliers correspondant au deuxième et au troisième module de formation ont eu lieu en mai et septembre cette année. D’une durée de trois jours chacun, ils étaient encore destinés aux accoucheuses et aux guérisseurs traditionnels, qui constituent les groupes ciblés par SUPPORT pour assurer le fonctionnement et les prestations du système de soins primaires mis en place.

Cette fois, les ateliers ont de nouveau porté sur les fondamentaux de la microbiologie et de l’hygiène, ainsi que sur les problèmes liés au traitement et à la gestion des déchets à Makoko/Iwaya, la lutte contre les infections (notamment les épidémies), les précautions élémentaires à prendre, le traitement de l’eau, des blessures et les soins de base. Par ailleurs, l’anatomie, la physiologie, la nutrition et le traitement de la femme enceinte constituaient les volets de la thématique « grossesse », parallèlement à la gestion des complications pendant la grossesse.

Plusieurs jeunes de la communauté ont également entamé leur première formation pour devenir représentants de santé. Ce sont de jeunes leaders qui doivent avoir au minimum terminé leurs études secondaires et être bien intégrés dans la communauté, même s’ils n’ont pas fait d’études dans le domaine de la santé. Ils auront pour mission de se rendre dans leur communauté au moins deux fois par mois, afin d’informer les habitants sur divers sujets de santé.

Ils ont préalablement reçu une formation de deux jours pour apprendre à communiquer efficacement avec les autres.

Chris Mohr (sur l’hygiène et le contrôle des infections) et Eliane Hinderling (sur la grossesse et la gestion des complications) ont été les principaux animateurs des formations de septembre. Elles travaillent toutes deux à l’Hôpital cantonal d’Aarau, en Suisse, qui est également un établissement de formation. M. Rahman Adigun, du collège de médecine traditionnelle de l’Etat de Lagos (Lagos State Traditional Medicine Board ou LSTMB) est intervenu sur le thème de la médecine traditionnelle, tandis que le Dr Ismail Morayo, médecin d’état civil à Yaba (Lagos) a traité celui des soins de santé primaires.

A la suite des ateliers de formation qui se sont déroulés du 18 au 22 septembre, un programme terrestre et maritime de sensibilisation a été mis en place à Makoko/Iwaya, impliquant des médecins, des infirmières et d’autres professions du domaine médical, notamment des techniciens de laboratoire. Ils ont examiné des centaines de personnes, parmi lesquelles des mères allaitantes dont les bébés ont pu être vaccinés et subir des examens généraux consistant notamment à mesurer leur taille, leur poids et leur indice de masse corporelle (IMC). Un dépistage de l’hypertension (entre autres pathologies) a également été mené auprès des adultes, tandis que ceux qui y consentaient pouvaient effectuer un test de dépistage du sida. Le test du VIH s’est avéré positif pour quatre des patients examinés, qui ont ainsi pu être pris en charge ultérieurement. Après avoir bénéficié de conseils, ils ont entamé un traitement, qu’ils continuent de suivre aujourd’hui. Les individus chez lesquels des pathologies ont été décelées ont pu être immédiatement admis à l’hôpital pour des examens et des soins complémentaires.

Personne n’a donc été surpris lorsqu’à l’issue de la formation du mois de septembre, le gouvernement de l’Etat de Lagos et le gouvernement local de Yaba (auquel les communautés de Makoko/Iwaya sont rattachées) ont affirmé leur soutien total au projet mis en place par l’ONG IROHES. Celle-ci est partenaire du groupe suisse SUPPORT en Afrique. Les communautés ont alloué du terrain à la construction d’un Centre de soins primaires. En outre, celui qui était auparavant dirigé par Médecins sans frontières (MSF) a été offert à IROHES. Abandonné après le départ de MSF, le bâtiment nécessite cependant d’importants travaux de rénovation.

Pour le Dr da Silva, « c’est une nouvelle positive et encourageante ».
Le bâtiment devrait être remis en état d’ici l’année prochaine, afin d’héberger le Centre intégré de soins primaires. Cela permettra aux accoucheuses et aux guérisseurs traditionnels, ainsi qu’aux médecins conventionnels de pratiquer sous le même toit.

Les soins dispensés dans le centre n’entraîneront pas de surcoût pour les patients, qui pourront d’ailleurs choisir l’établissement où ils souhaitent être traités. Le fait que les praticiens traditionnels puissent facilement solliciter l’aide des médecins conventionnels en cas de complications avec certains patients constitue l’un des avantages de cette configuration. Tous seront également amenés à partager leur expérience.

A l’occasion d’un entretien avec Africa Link, le Dr da Silva a déclaré que SUPPORT ne se définit pas comme une association caritative. « Nous croyons en l’aide au développement qui consiste à faire collaborer les bénéficiaires (en l’occurrence les communautés de Makoko/Iwaya) et IROHES. Chacun a ses propres responsabilités et ses engagements à tenir pour chaque transaction, qu’il s’agisse du terrain ou de la structure du centre, par exemple. Cela signifie que Makoko/Iwaya dirige le projet, et qu’ensemble, nous mettons en place les conditions d’exploitation. »
Selon lui, c’est le seul moyen d’assurer la pérennité d’un projet de cette nature.

Il annonce également qu’IROHES a entamé des démarches auprès du gouvernement de l’Etat et de la municipalité pour établir les conditions de transfert du bâtiment d’Ayetoro à l’organisation. « Nous voulons que les gouvernements le rénovent, après quoi nous le meublerons, l’équiperons et l’exploiterons. Nous espérons pouvoir financer le personnel pendant un moment. Cet effort de collaboration serait un exemple de partenariat entre les secteurs privé et public dans le domaine de la santé. »

Les frais minimes que devront payer les patients contribueront à couvrir les dépenses de fonctionnement. Ces frais seront identiques pour les services de médecine traditionnelle et conventionnelle.

Les formations prendront fin l’année prochaine, avant la date à laquelle il est prévu que le Centre intégré de soins primaires devienne opérationnel.
Pic 1 : à g : Mama Gabon, accoucheuse traditionnelle de trè longue date, a plus de 1000naissances à son actif
Pic 2 : Des maisons en bois sur pilotsis sur la lagune.
Photos de Latitude Space Africa