Où va le Kenya

GOUVERNANCE

 

Ce qui aurait dû être une affaire allant de soi au Kenya s’est révélé un marathon dangereux et sans précédent, couru sur trois fronts. La course a commencé dans les urnes, puis s’est portée devant les tribunaux avant d’aboutir dans la rue.

Dans la rue, les brutalités policières ont laissé au moins 30 morts selon les organisations de défense des droits de l’homme. Un chiffre qui pourrait bien augmenter.
Dès le départ, des vents contraires s’annonçaient pour cette course à la présidence et les deux coureurs de tête. Dans la dernière ligne droite avant les élections, les sondages avaient prédit des résultats serrés, au coude à coude. Les deux principaux candidats – Uhuru Kenyatta, le tenant du titre, de la Coalition Jubilaire, et Raila Odinga, leader de l’opposition de la National Super Coalition NASA, avaient de solides avances, mais une fois les élections passées, alors que l’attente devenait insupportable, la Commission électorale indépendante (IEBC) a proclamé des résultats qui ont semé la discorde déclarant que le gagnant était le Président Uhuru Kenyatta.
La NASA a d’abord entièrement rejeté ces résultats et dit qu’elle n’irait pas les contester devant les tribunaux. Mais juste avant l’expiration du délai, elle a déposé son dossier et s’est plainte de fraude massive, avec force détails sur la prétendue tricherie qui attribuait au leader de la Jubilaire plus d’un million de voix de plus qu’à la coalition NASA. Après de longues délibérations, la Cour suprême kényane a donné raison au parti NASA, annulé les résultats et ordonné la tenue d’un nouveau scrutin dans un délai de 90 jours, comme le prévoit la loi. C’était une première sur le continent et une troisième mondiale. L’Afrique s’est passionnée pour le simple fait que le pouvoir judiciaire ait eu la hardiesse de statuer contre le gouvernement du jour.
Ce n’était que le début de la bataille. D’abord, Uhuru Kenyatta et les fidèles de son parti ont fait bonne figure et accepté la décision du tribunal. Mais deux jours plus tard, il a durement critiqué les juges et promis de «s’occuper du système» quand il «reviendrait au pouvoir». Ce n’était certainement pas la plus sage des déclarations qu’un président puisse faire alors que le pouvoir judiciaire est considéré comme indépendant.
Dans leur décision détaillée, qu’il a fallu une journée entière pour proclamer, les juges ont pointé du doigt d’énormes irrégularités de l’IEBC dans les procédures de comptage et de remise des voix, et c’est sur cette base que la coalition NASA a demandé un remaniement de l’IEBC. Les tribunaux n’ont pas clairement dit qu’il fallait changer d’équipe, mais l’argument de la NASA est qu’avec une équipe aussi fumeuse, rien ne garantira que la situation ne va pas se reproduire.
Quel que soit le calcul, la période de 60 jours paraissait irréaliste si tous les changements réclamés par la NASA devaient être réalisés; d’autant plus qu’on se pose des questions sur le système informatique utilisé. La société française qui l’avait fourni a clairement dit qu’elle ne serait pas en mesure d’optimiser son système dans ce délai. Mais la Coalition Jubilaire est restée inébranlable. Ils voulaient faire campagne jusqu’au bout et ont exprimé leur conviction de gagner avec une majorité encore plus nette, car ils pensaient qu’au stade actuel de la compétition, l’opposition se trouvait divisée.
Nairobi et, en fait, tout le Kenya sont salis par cet imbroglio politique. Manifestation sur manifestation ont conduit à des échauffourées, à des interventions de la police avec des gaz lacrymogènes et, semble-t-il, parfois des tirs à balles réelles. Un triste bilan en vies humaines, en dégâts matériels et pour l’économie générale du pays.
Tous les chiffres le disent: le Kenya est non seulement le moteur économique de l’Afrique centrale et orientale, c’est une plaque tournante pour les voyageurs du continent et ceux venant d’Asie du Sud-Est et du Moyen-Orient. Des turbulences politiques déstabiliseraient à coup sûr un pays qui, sinon, fonctionne plutôt bien. Les manifestations l’ont prouvé: magasins fermés, véhicules brûlés, transports de marchandises interrompus entre le port de Mombasa et l’Afrique centrale et de l’Est. Le gouvernement est intervenu et a interdit les manifestations dans les districts commerciaux de Nairobi, Mombasa et Kisumu, mais en vain, car l’opposition a fait fi des raisons invoquées et s’est appuyée sur la Constitution, qui contient une clause autorisant les manifestations – oui mais pacifiques.
Cette histoire est loin d’être finie. Pour le Kenya, c’est une chose d’avoir ouvert la voie sur le continent africain en montrant que le pouvoir judiciaire, qui est généralement considéré comme le canard boiteux dans les affaires électorales, pouvait être indépendant et digne de confiance; c’en est une autre pour ce système lui-même de prouver au-delà de tout doute raisonnable qu’il résistera à l’épreuve du temps, ira au fond des choses et gardera la tête haute.
Rien d’étonnant si Président Kenyatta a été blessé par la tournure des événements. Les «Jubilaires» avaient déjà célébré leur triomphe. Kenyatta avait fait un discours préliminaire de victoire au cours duquel appelait son «grand frère» Raila Odinga à se joindre à lui et à collaborer pour un Kenya uni. Il était trop sûr de lui, pensant qu’une fois de plus Raila céderait comme il l’avait fait pendant l’ère de Kibaki, où l’on a prétendu que les élections avaient été truquées en sa défaveur. Son parti, l’ODM, était alors considéré par une large frange de la population comme ayant gagné les élections. Il est finalement devenu premier ministre dans un gouvernement de coalition négocié par l’intermédiaire de Kofi Annan, ancien secrétaire de l’ONU. Cette fois-ci, il n’a rien accepté de tel. Odinga a lutté avec ténacité. Il dit maintenant s’être retiré de la course en attendant que l’IEBC soit ramenée à l’ordre et prête à organiser des élections crédibles. La date du 26 octobre reste inchangée. Raila a plaidé sa cause au-delà des côtes africaines, il a été se faire entendre en Grande-Bretagne. Il dit ainsi au monde que tout ne va pas pour le mieux au Kenya. Pour l’heure, son parti, qui jouit d’un énorme soutien dans le pays, attend de voir. La Commission n’a pas facilité les choses. Tous les autres candidats ont été invités à participer au prochain scrutin. Cela leur fait une place pour adhérer à la Coalition pendant ce court délai.
Alors qu’en septembre, le reste de l’Afrique regardait le Kenya avec envie après la décision de la Cour, la suite des événements brosse un tableau beaucoup moins attrayant.
Il serait naïf de penser que le pays marchera bientôt sur un chemin bordé de roses. Flash-back en 2007: un cataclysme politique avait conduit à une série de morts, à la destruction de biens et a fait reculer le pays pour plusieurs années. La Cour pénale internationale (CPI) s’était attelée à l’affaire de la présidence kényane, ce qui a amené le pays à se retirer de la CPI.
La situation va-t-elle se répéter fin octobre? Personne ne souhaite cela au Kenya.
Il ne faut pas en arriver aux matraques, aux gaz, aux lances, aux arcs ou aux fusils. Les matraques devraient se transformer en bulletins de vote, les lances, les arcs et les flèches en chansons, les balles devraient laisser la place à l’allégresse.
George Ola-Davies